Origine de la poterie noire

La poterie noire était une technique universelle bien que très mal comprise, résultant initialement de modes de cuisson rudimentaires de la poterie. De plus, encore de nos jours, dans le détail ce terme peut recouvrir des techniques assez différentes qu’il convient de ne pas confondre. La poterie noire actuelle de Molelos se distingue de toutes les autres par le fait que les mécanismes de ce changement de couleur ont été parfaitement compris et que tout le processus de fabrication des poteries est optimisé dans cette optique afin d’obtenir des poteries particulièrement résistantes pour des poteries culinaires.

Pour la poterie noire colombienne de la Chamba, il s’agit d’un « enfumage » bref et de contact assorti d’un retrait violent du four exactement comme pour le raku. C’est donc avant tout un effet de surface, dans ce cas dû uniquement à la réduction de l’oxyde de fer par un gaz réducteur (c’est à dire avide d’oxygène) produit par la combustion de débris végétaux finement tamisés. La surface étant badigeonnée avec une terre très riche en oxyde de fer, si l’opération d’enfumage est bien menée, la poterie ressort d’un beau noir profond ; du plus bel effet mais assez fragile.De plus le mode opératoire est resté très primitif et produit beaucoup de déchets.

La technique utilisée en Espagne et au Portugal est assez différente. D’une part les poteries ne sont pas engobées (avec une argile rouge en surface) mais de composition uniforme que l’on peut faire varier de très pauvre à très riche en oxyde de fer pour modifier la couleur après « enfumage » ; bien sûr cela a aussi d’autres effets. Pour cela, le four doit être hermétiquement isolé après la cuisson (5h à 850°C).  La combustion du carburant (bois ou gaz) dans un atmosphère de plus en plus pauvre en oxygène dégage du monoxyde de carbone CO au lieu du dioxyde de carbone CO2 comme le fait notre respiration. Dans ce cas c’est CO qui est utilisé comme gaz réducteur, il se transforme en CO2 suivant deux mécanismes distincts dont chacun contribue à donner une couleur noire aux poteries :

  • par dépôt et diffusion de carbone à l’intérieur des poteries encore poreuses  et très chaudes :

2 COC + CO2

  • par réduction de l’oxyde de fer Fe2O3 (la « rouille » de couleur rouge) en oxyde de fer Fe3O4 (magnétite de couleur noire) un million de fois plus conducteur que la rouille et d’une très grande dureté :

3 Fe2O3 + CO → 2 Fe3O4 + CO2

Après 10-30h de refroidissement suivant la taille du four, on obtient un matériau composite aux propriétés physico-chimiques et mécaniques assez remarquables. Grâce au renfort du carbone C et de la magnétite Fe3O4 il allie la tolérance au feu d’une terre cuite réfractaire  volontairement sous-cuite, sans sa porosité, à la solidité d’un vrai grès, le tout grâce à un procédé artisanal et écologique par nature. Il semble que l’effet rouille –> magnétite se manifeste principalement en surface, ce qui peut s’expliquer par la durée du contact entre les surfaces extérieures et le gaz réducteur. Or ce gain de conductivité superficielle joue très certainement un rôle important dans la résistance aux chocs thermiques, même mineurs, que l’on impose à n’importe quelle poterie utilisée sur une source de chaleur. A cœur, c’est avant tout l’effet carbonisation qui doit prévaloir, le gaz réducteur pénétrant la poterie lorsqu’elle est encore dilatée, ensuite cet effet doit aller decrescendo. C’est ce qui donne la couleur grise plus ou moins foncée en volume. Cet effet n’intervient pour ainsi dire pas dans la technique de la Chamba car l’enfumage de contact ne se compte pas en heures mais en minutes, donc seul la surface est modifiée. La couleur noire que l’on peut voir parfois à l’intérieur provient quant à elle de la carbonisation des matières organiques en suspension dans l’argile, lequel carbone a tendance à diffuser vers la surface. Les amateurs de poteries gallo-romaines connaissent bien ce profil typique.

Donc sous des apparences similaires, les poteries noires de la Chamba et de Molelos sont de deux types bien distincts. Pour simplifier, disons que celle de la Chamba est encore de type « brique », c’est à dire terre cuite standard à cohésion faible mais dont les défauts internes évoluent très lentement. La poterie noire de Molelos  est nettement plus proche du type « grès » à cohésion forte (et pour cause, c’est une pâte à grès, mais sous-cuite pour justement éviter une cohésion trop forte). Elle est donc plus difficile à endommager, par contre la moindre fêlure d’origine mécanique ou thermique peut devenir rapidement fatale. C’est l’éternel dilemme en poterie culinaire : où placer le curseur entre ces deux extrêmes ? Il n’y a pas de solution miracle, il faut juste bien comprendre où se situe la ligne blanche propre à chaque poterie.

Ci-dessous on peut voir deux générations de fours dédiés à la fabrication de la poterie noire :

– le four à bois standard d’un volume utile d’environ 800 litres que l’on trouve dans tous les ateliers (ici celui de Antonio Marques). En bas on voit l’entrée du foyer alimenté en bois (branches de petit diamètre ne convenant pas en tant que bois de chauffage domestique). A gauche on voit l’entrée du four proprement dit. Le fond du four (partie contre le mur du fond) ne sert qu’à la circulation de la chaleur qui doit pouvoir entourer le four, la sortie étant située en haut à l’aplomb de la porte. Les potiers de Molelos sont très attachés à ce type de four  à faible consommation de bois. Par contre sa capacité est faible et il impose une certaine surveillance pendant la cuisson. Les poteries obtenues présentent le plus souvent des différences de teinte caractéristiques avec des reflets métalliques. Si la cuisson s’emballe un peu, c’est à dire si la température dépasse la température optimale de quelques dizaines de degrés, la couleur obtenue risque d’être trop claire. En effet, le domaine optimal pour la carbonisation (le premier mécanisme décrit ci-dessus) est 500°C – 900°C or la température de cuisson est proche de la limite supérieure de cet intervalle. C’est la difficulté de la cuisson : s’approcher au plus près de cette limite mais sans l’atteindre.

four à bois pour la cuisson et l'enfumage de la poterie noire de Molelos

Four à bois standard des « Oleiros » de Molelos

– le four à gaz moderne de grande capacité par Luis et José, l’équivalent d’environ 4 fours à bois standard. Ce four est complètement automatisé avec un circuit de gaz principal pour  la cuisson et un circuit secondaire de faible débit pour l’enfumage. La cuisson semble être en moyenne plus homogène mais  pour autant la couleur précise ne semble pas plus facile à contrôler qu’avec le four à bois standard. On peut voir sur le chariot qui va être poussé dans le four que suivant l’usage, les poteries sont initialement blanches ou rouges. Les pièces blanches sont utilitaires et faites essentiellement avec  la terre réfractaire de Molelos, si jamais la température s’approche un peu trop des 900°C fatidiques, il est probable qu’elles sortiront d’une couleur plutôt argentée (idem dans un four à bois, bien sûr). Les pièces décoratives sont plutôt rouges de manière à assurer une belle couleur noire après enfumage. Et si jamais il y a une infiltration d’air pendant le refroidissement, là encore la couleur noire ne sera pas au rendez-vous. C’est toujours la surprise à l’ouverture du four… D’ailleurs on voit ici des pièces plus ou moins grises qui vont avoir droit à une seconde cuisson pour corriger leur couleur, trop claire après leur première cuisson.

four à gaz dédié à la cuisson et à l'enfumage des poteries noires de Molelos

four à gaz moderne

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